L'informatique pour tous

Deuxième partie

 


 

En 1980, 4 ans après sa création, Apple caracole en tête des fabricants de micro-ordinateur. La multi nationale IBM riposte en commercialisant son PC en 1981. Le PC d’IBM connaît un succès immédiat dans le monde des entreprises. Et comme il est très facile à copier, de nombreux constructeurs se mettent à fabriquer des machines compatibles. Mais le grand public demeure insensible au charme des micros, d’un usage encore très rébarbatif. Pour que tout un chacun ait envie d’en acheter un, il fallait une véritable révolution.
Nous sommes le 24 août 1995. Dans la banlieue de Seattle a lieu une grande messe à la gloire du Dieu logiciel. C’est le lancement de produit le plus grandiose de toute l’histoire de l’informatique. Le lancement de Windows 95. L’homme qui va présider la cérémonie est l’un des hommes les plus riche du monde, Bill Gates, la star, le PDG, le super programmeur et le chef spirituel de Microsoft. Avec Windows 95 cet homme vient de franchir une étape de plus vers la concrétisation de son rêve, voir tous les micro ordinateurs du monde utiliser les logiciels Microsoft.

 

Bill Gates
Nous voulions que les gens se rendent compte à quel point Windows 95 rend l’informatique simple, efficace et amusante. Notre croisade solitaire a duré sept ans.

 

Toute cette publicité nous affirme que Windows 95 est l’avancé technologique la plus importante depuis la création de la micro informatique. Bill Gates prétend que ce nouveau système va rendre la micro tellement facile à utiliser que même ma mère voudra en acheter un. Mais vous savez quoi ? La plupart des idées de Windows datent de 1975.
Cette grande foire du logiciel célèbre l’aboutissement d’un long périple. 20 ans d’engagement passionné, de pari sur l’avenir, de virage à 180 degrés, de rivalités, d’alliances et de trahisons. Cette fête couronne la stratégie commerciale de Bill Gates, en deux mots, on a pas besoin pour réussir d’innover ou d’être le meilleur, à condition de posséder une diabolique habileté à tirer parti des occasions qui se présentent et la façon dont Microsoft a su s’approprier le concept d’interface graphique, serait digne de figurer dans un manuel.

 


Leçon n° 2 du cours de rattrapage en informatique élémentaire. Les premiers micro ordinateurs étaient d’un usage difficile. En parti parce qu’ils étaient archaïques et en parti parce que les informaticiens ont tendance à préférer la difficulté.

Voilà un PC IBM de 1983 où j’ai tapé une lettre à mon banquier lui demandant de m’aider à devenir riche vite. Maintenant, je veux classer cette lettre.
Je dois taper : ‘copy c:\ richevite.doc a:\demande’ et Entrée. Pas évident.
Voici un autre PC tout récent qui est équipé de Windows. On va faire exactement la même chose.
Voilà mon document ‘richevite.doc’. Je le renvoie dans un dossier ‘demande’ Je confirme. Et voilà.

Des images au lieu de mots qui supprime tout apprentissage. Ca s’appelle une interface graphique, un GUI en jargon de Silicon Valley. Il a fallu dix ans pour en arriver là. C’est cette épopée philosophique que nous allons découvrir. Il va également raconter comment Bill Gates est devenu le maître de l’univers des GUI.


 

Tout a commencé en 1971 à Palo Alto au sud de San Fransisco. Où la société Xerox, leader de la photocopie, avait créé un centre de recherche connu sous le nom de Parc (Palo Alto Research Center). A l’époque, les dirigeants de Xerox se disent que si le papier est amené à disparaître au bénéfice de l’écran, s’en sera fini avec les photocopieurs. Pour assurer l’avenir de Xerox, ils engagent une équipe d’informaticiens et leur demande d’inventer le bureau électronique du futur.

 

Bob Taylor
Nous voulions faire entrer la technologie informatique dans le cadre d’un bureau. Transformer ce bureau en un lieu à la fois plus productif et plus agréable, beaucoup plus agréable. Plus intéressant et plus enrichissant. C’est la dessus qu’on a travaillé.

 

Le directeur du labo, Bob Taylor, instaure une méthode de travail originale, privilégiant les débats d’idées. Toutes les salles de réunion sont meublés avec des poufs. Un aménagement visant à stimuler l’activité cérébrale. On disait alors que sur les 100 meilleurs informaticiens du monde, au moins 58 travaillaient au Parc. En réalité, l’effectif du labo n’a jamais dépassé 50 personnes. Mais 50 génies travaillant de concert sont capables d’inventions phénoménales. Surtout quand on leur donne toute l’attitude pour se plonger dans la recherche fondamentale en leur donnant des ressources illimitées et sans les soumettre à des contraintes de fabrications et de commercialisations.

 


John Warnock,
ex-chercheur Xerox

Au Parc, on baignait dans une atmosphère électrique et une totale liberté intellectuelle. Il n’y avait pas d’idée reçue, on avait le droit de tout remettre en question et on ne s’en privait pas.

Larry Tesler,
ex-chercheur Xerox

Les dirigeants nous ont dit : ‘Allez-y, créez le monde de demain. Nous, nous n’y comprenons rien, vous êtes tous des jeunes gens bourrés d’idées, de talents et d’energie.

Adèle Goldberg,
ex-chercheur Xerox

Chacun venait là spécifiquement pour travailler pendant 5 ans sur le projet dont il rêvait.

 

Nous voici chez Xerox, dans la salle des ordinateurs au sous-sol du centre de recherche de Palo Alto. Cette pièce existait déjà il y a 25 ans. Et aujourd’hui, elle est remplie de toutes sortes d’ordinateurs. Parmi eux, il y en a un qui est très particulier. C’est un ordinateur Alto construit en 1973 ici. Certain le considère comme le premier ordinateur individuel. En réalité, il ne l’est pas pour deux raisons. Il n’a jamais été commercialisé et rien que ses composants coûtaient environ 10 000 dollars. Mais il contient tous les éléments d’un micro ordinateur moderne.
Sans lui, nous n’aurions ni les Macintosh, ni Windows, ni beaucoup d’autres choses dont pourtant aucunes ne portent aujourd’hui l’étiquette Xerox. L’Alto était révolutionnaire. Au lieu des commandes cabalistiques, indéchiffrables par le commun des mortels, il offre la simplicité d’une interface graphique et de son pilote, la souris. Grâce à l’impression laser, on obtient sur le papier exactement ce qu’on voit sur l’écran. Cela nous paraît banal aujourd’hui, mais à l’époque, c’était l’avant-garde.

 



Larry Tesler
On voulait tous créer quelque chose de vraiment différent. On pensait qu’on allait changer le monde, et que, quand nos travaux aboutiraient, la micro informatique allait exploser comme on l’avait prévu, et prendre tout le monde au dépourvu.
 

Mais les brillants chercheurs du Parc n’ont jamais pu convaincre les patrons de Xerox du réalisme de leur vision. Au siège de New York, personne n’a eu assez d’imagination pour exploiter cette technologie révolutionnaire.

 

Cependant, à quelques kilomètres de Palo Alto, un homme est prêt à embrasser la vision des chercheurs du Parc. L’homme le plus dangereux de Silicon Valley, on l’aime et on le déteste, souvent les deux à la fois. Pendant 10 ans à la force du poignée, il a obligé toute l’industrie micro à suivre le cap qu’il avait déterminé. Il ne s’agit pas d’un requin motivé par l’argent et par la perspective de prendre une retraite dorée à 40 ans. Cet homme mène une guerre sainte. Cet homme voit dans le micro ordinateur son outil pour façonner le monde. Cet homme c’est Steve Jobs.



John Warnock

Dans l’entreprise, personne n’était préparé à accepter nos idées. Il y avait un énorme décalage entre la direction et les chercheurs. Les dirigeants n’avaient jamais tenté d’imaginer le bureau de demain. Leur cerveau ne parvenait pas à transformer les idées qu’on leur présentaient en objets réels. C’était très frustrant de parler à des gens qui ne comprenaient pas notre vision de l’avenir. Une vision qu’on élaborait jour après jour à Palo Alto sans personne pour la recevoir à l’arrivée.
 

 



Larry Tesler
L’image du charisme, Steve Jobs. Il exigeait de vous que vous soyez génial. Que vous réalisiez quelque chose de génial. Et il vous y obligeait.
 


Il peut aussi être odieux. Il exige un niveau de performance très élevé. Il ne supporte pas les gens qui ne partagent pas ou ne sont pas à la hauteur de ses exigences.


Steve Jobs
Je ne suis pas de ceux qui cherchent à avoir toujours raison. Seule m’importe la réussite finale.
 

 


Steve jobs a fondé Apple avec Steve Wozniak en 1976. Il s’est fait un nom dans l’industrie micro grâce à l’ordinateur Apple II, le premier micro à connaître un succès commercial. En décembre 1979, Steve Jobs obtient le droit, un grand privilège, de visiter le laboratoire de Xerox. Cette visite va changer l’histoire d’Apple.

 

Ils m’ont montré trois choses. Mais j’ai été tellement ébloui par la première, que j’ai à peine regardé les deux autres. Ils m’ont montré la programmation orientée objet. Mais je n’ai rien vu. Ils m’ont montré un système réseau, des centaines d’ordinateurs Alto, tous reliés, utilisant des courriers électroniques, etc… pareil, je n’en est rien vu. Hypnotisé que j’étais par l’interface utilisateur graphique qu’il m’avait montré en premier. Jamais je n’avais vu une telle merveille. C’était encore très incomplet, il y avait encore beaucoup de défaut. Mais on ne le savait pas à l’époque. Toujours est-il que le germe de l’idée y étais et qu’ils avaient fait de l’excellent travail. En dix minutes, j’ai compris que tous les ordinateurs fonctionneraient comme ça un jour ou l’autre.

 



Adèle Goldberg
Steve est revenu. Et j’allais dire, il a demandé, mais en réalité, il a exigé que toute son équipe de programmeur assiste à une démonstration de notre système. La direction du centre m’a demandé de faire la démo. J’ai commencé par refuser et j’ai eu une discussion houleuse avec les cadres de Xerox. Je leur ait dit qu’il s’apprêtait à jeter un trésor par la fenêtre. Et que je ne ferais cette démonstration, que si j’en recevais l’ordre formel. Parce qu’alors, ce serait eux les responsables. Et ils m’ont ordonné de la faire.
 


Voici l’interface graphique que les programmeurs d’Apple découvrent ce jour là. L’ordinateur Alto est équipé d’une souris qui permet de déplacer le curseur sur l’écran en toute liberté. Les fenêtres superposées rappellent les feuilles de papier posées sur un bureau. L’utilisation de cet ordinateur est tellement simple, que même quelqu’un qui n’a aucunes notions d’informatique comprend d’instinct comment s’en servir.

 


Bill Atkinson, Apple
Dans cette visite d’une heure et demi, nous avons puisé de l’inspiration. Et le renforcement de notre conviction qu’il fallait utiliser des images pour rendre les ordinateurs de bureau plus accessibles.

Larry Tesler
En une heure, ils ont compris notre technologie et ce qu’elle signifiait mieux que n’importe quel dirigeant de Xerox après des années de démonstration.

Ces gens ne comprenait rien aux ordinateurs. Et ils ont laissé la plus grande avancée de l’industrie micro informatique leur glisser des mains. Xerox aurait pu contrôler le secteur tout entier. Elle aurait pu devenir deux fois plus importante. Etre l’IBM ou le Microsoft des années 90.

 

Steve Jobs convainc le conseil d’administration d’Apple d’investir dans le développement d’une technologie copiant celle qu’il a vu au Parc. Apple embauche alors une centaine d’ingénieurs, pour mettre au point un nouvel ordinateur qui sera baptisé Lisa. Mais les problèmes s’accumulent. Le Lisa ne fonctionne pas comme prévu, et ne pourrait pas être vendu à moins de 10 000 dollars. Beaucoup trop cher pour le marché grand public. De plus, à vouloir tout contrôler, Steve Jobs sème le désordre. Et le conseil d’administration fini par l’évincer du projet Lisa.

Steve Jobs
J’ai ruminé pendant quelques mois. Mais très vite, je me suis rendu compte qu’il fallait vraiment faire quelque chose. L’Apple II commençait à s’essouffler. Il fallait absolument sortir quelque chose de nouveau. Sinon l’existence même d’Apple serait menacée.
 

 


Jobs trouve la solution auprès de Jeff Raskins, un des ingénieurs d’Apple de la première heure. Raskins travaille à la conception d’un ordinateur à 600 dollars, aussi facile à utiliser qu’un toaster, et qu’il a baptisé Macintosh, d’après la variété de pomme qu’il préfère. Evincé du projet Lisa et déterminé à réaliser un ordinateur bon marché, Steve Jobs s’empare de l’idée de Jeff Raskins.


Steve Jobs
J’ai réuni une petite équipe pour travailler sur le Macintosh. C’était une mission, il fallait sauver Apple.
 

Afin de se consacrer tout entier à sa Mac mission, Steve Jobs se doit de trouver pour sa société un dirigeant plus orthodoxe. Son choix se porte sur John Sculley, responsable du marketing chez Pepsi Cola. Sculley commence par refuser. Quitter Pepsi pour une société créée dans un garage 4 ans plus tôt, c’est une plaisanterie. Mais ce n’est pas facile de dire non à Steve Jobs.

 




John Sculley
Il a levé la tête et m’a fixé de la façon dont seul Steve Jobs peut fixer quelqu’un. Et il m’a dit : ‘Vous voulez vendre de l’eau sucrée toute votre vie, ou vous voulez venir avec moi pour changer le monde ?’ Et j’ai compris que si je refusait, je passerais le reste de ma vie à me demander ce que j’avais raté.
 


Pour changer le monde, Steve Jobs a besoin du Macintosh. Il veut un ordinateur parfait qui révolutionne la micro, et il aiguillonne sans cesse son équipe.

 



Andy Hertzfeld
Steve était préoccupé par la lenteur de mise en route du Mac. Pour motiver Larry Canyon, qui s’occupait du logiciel, il lui a dit : ‘Des millions de gens vont acheter cette machine. Si tu arrives à gagner 5 secondes au démarrage, cela fait 5 secondes multipliées par un million tous les jours. Ca fait 50 vies humaines. En gagnant 5 secondes, tu peux sauver 50 vies.’ Et on s’est débrouillés pour accélérer le temps de démarrage.
 
Sans arrêt, Steve Jobs modifie le cahier des charges du Macintosh, exigeant toujours de nouvelles améliorations. Il pousse son équipe à la limite de ses forces. Il le faut car à partir de 1983, Apple va devoir faire face à un redoutable concurrent.
Ce concurrent c’est le premier PC d’IBM qui a été commercialisé en 1981. En deux ans, la multi nationale en a vendu plus de deux millions, supplottant Apple sur le marché des micros. Le PC IBM se vend très bien grâce à une bibliothèque de logiciels très diversifiée. Or les applications prévues pour un IBM ne fonctionnent pas sur un Apple. Steve Jobs sait qu’il va avoir besoin d’application pour le macintosh. Il fait appel à monsieur logiciel, Bill Gates. Bill Gates est alors âgé de 25 ans. Sa société Microsoft compte une centaine d’employés et connaît une croissance explosive grâce au DOS, le système d’exploitation du PC IBM. Le DOS n’offre pas d’interface graphique, au contraire du MAC, qui pour cette raison intéresse Bill Gates et son numéro deux, Steve Ballmer.

 



Steve Ballmer
Jobs a rencontré Bill à un salon pendant le développement du Lisa. Il lui a dit : "Bill, je vais sortir l’ordinateur à interface graphique, pas ce Lisa machin, le mien, on va se l’arracher."
 
Alors que le Mac est en cours de développement, Steve Jobs organise une parodie d’un jeu télévisé, où il invite les créateurs de logiciels afin de les inciter à écrire des applications pour le Macintosh. Parmi eux se trouve Bill Gates, venu chanter les louanges du Macintosh. Steve Jobs ne se rend pas compte qu’il vient de faire entrer le loup dans la bergerie.


Bill Gates
Avant même que nous ayons terminé notre travail sur le PC d’IBM, Steve Jobs est venu nous dire qu’il comptait réaliser une sorte de Lisa mais moins cher. On a dit que ça nous intéressait. Le Lisa avait ses propres applications, mais elles exigeaient trop de mémoire. On pensait pouvoir faire mieux. Nous avons conclu un accord avec Steve, pour fournir des applications couplées pour le Mac. On était très partisan du Mac et de la direction que montrait Steve.
 

 

Steve Jobs
On l’a oublié, mais à l’époque, c’était Lotus le leader des applications. Microsoft faisait un parti dangereux en acceptant d’écrire pour le Mac.
Jeff Raikes
On a commencé à travailler sur des logiciels pour le Macintosh en 1982. Je crois que c’est à ce moment là que Bill a vraiment eu le déclic. L’avenir serait aux interfaces graphiques.

 

Alors que Bill Gates reçoit sa révélation, Steve Jobs continu à voir dans IBM l’ennemi publique numéro un.
Tout le talent oratoire de Steve Jobs ne parvient pas à faire oublier qu’IBM risque de couler Apple.
L’équipe du Mac se voulait une bande de pirates. Des renégats qu’on appelait à la rescousse pour sauver le navire maintenant que les parts de marché de l’Apple II diminuaient.


Steve Jobs
Big Blue dominera-t-il la totalité de l’industrie informatique ? La totalité de l’age de l’information. Georges Orwell avait-il vu juste à propos de 1984 ?
 

John Sculley
La plupart des analystes financiers pensaient qu’Apple ferait faillite en quelques mois. Et une couverture de Business Week proclamait : ‘Tout est fini, IBM a gagné.’

 


John Sculley
L’équipe du macintosh accusait du retard. Ce qui est courant dans la haute technologie. Il devenait urgent de mettre ce produit sur le marché.
 

Après de nombreux report, une date de lancement est enfin annoncée. L’approche de l’échéance fait monter la pression, mais rien ne fera renoncer Steve à son perfectionnisme.


On vivait dans une cocotte minute. Pas question de cesser le travail avant d’avoir fini. Même pas pour dormir. Je n’ai pas dormi une minute pendant les trois jours précédents le lancement. Et on a donné les dernières instructions à six heures ce matin là.
 

 

Le Lisa ne se vend pas. Avec le Macintosh, Apple joue le tout pour le tout. Son sors en dépend. John Sculley débloque 15 millions de dollars pour la campagne publicitaire, qui doit s’ouvrir le jour du lancement, le 24 janvier 1984.
Le Macintosh est le premier micro doté d’une interface graphique qui se vend à un prix abordable. C’est aussi un monument à la gloire d’un homme. Oubliez les recherches faites au laboratoire de Xerox. Oubliez aussi les innovations empruntées au Lisa. Le jour J, Steve Jobs en revendique seul la paternité.

John Sculley
Steve était très nerveux avant le lancement du Macintosh. La répétition de la veille avait été un désastre. Rien ne se passait comme il le fallait. Steve en voulait au monde entier. Et on se demandait vraiment comment on allait faire le lendemain. Mais le moment venu, Steve a su déployer tout ses talents scéniques.
 

Steve Jobs
« Il n’y a guère eu que deux produits marquants dans notre industrie, l’Apple II en 1977 et le PC d’IBM en 1981. Aujourd’hui, un an après Lisa, nous vous présentons le troisième, le Macintosh. Nombre d’entre nous travaille sur le Macintosh depuis plus de deux ans. Et le résultat est dément. Vous venez de voir de simple photographie. J’aimerais maintenant que vous voyez le Macintosh en personne. »
 

 


Steve Jobs
On en revient toujours à un problème de goût. Il s’agit de s’imbiber de tout ce que les hommes ont fait de mieux. Et d’essayer ensuite de l’intégrer dans ce que vous faites vous. Picasso disait : ‘les bons artistes imitent, les génies s’approprient.’ Nous n’avons jamais eu de scrupule à nous approprier les grandes idées. Si le Macintosh est grand, c’est que les gens qui l’ont conçu était avant tout des musiciens, des poètes, des artistes, des zoologues et des historiens, qui se trouvaient aussi être les meilleurs informaticiens du monde.
 


Apple succombe à la folie des grandeurs. Elle produit un spot télévisé grandiloquent où l’on comprend que le gentil Mac va nous libérer de la tyrannie du redoutant PC IBM. Malgré tout ce battage, dès la fin 1984, les ventes du Mac plafonnent. Pub après pub, Apple insiste sur la supériorité du Mac vis-à-vis du PC IBM. Mais il présente des inconvénients majeurs. Son prix d’abord, 2500 dollars. 1000 dollars de plus que le PC. La pénurie d’applications ensuite. Les éditeurs de software hésitants à produire des logiciels pour le Mac.

John Sculley
On ne pouvait pas lui faire exécuter grand chose. Mac Paint et Mac Write étaient ses seules applications. Et on commençait à s’en rendre compte. Dès la fin de l’année, les gens disaient : ‘Peut être que le PC IBM n’est pas aussi facile à utiliser ni aussi attrayant que le Macintosh, mais au moins il me rend des services dont j’ai besoin, un tableur, un traitement de texte et une base donnée. Les ventes du Mac ont commencé à baisser à la fin de 1984 et l’année d’après la situation est vraiment devenu délicate.
 

 

Un ordinateur qui se vend bien est un ordinateur doté d’une application avec un grand A. Un logiciel qui justifie l’achat du matériel. IBM avait Lotus 123. Le Mac avait grand besoin d’une application avec un grand A. Wysywyg, encore du jargon Silicon Valley. Les initiales de ce qu’on voit égal ce qu’on obtient. Il est très difficile d’imprimer exactement la même image que l’on voit sur l’écran. 80% de nos facultés cérébrales sont consacrés à traiter des données visuelles mais ce n’est pas le cas des ordinateurs. J’ai écrit une lettre à ma mère que je signe Bob en caractère italique Times 72 points. Quand j’envoie l’impression, il en sort un Bob mais pas vraiment le Bob que je voulais. C’est le problème d’Apple, qui va encore devoir son salut aux recherches effectuées chez Xerox. John Warnock, un des anciens cerveaux du Parc, avait trouvé le moyen d’obtenir sur imprimante laser exactement ce qu’on voit sur un écran. Il venait de créer une société, appelée Adobe, afin de commercialiser son invention.

Steve Jobs
En deux ou trois semaine, j’ai fait annulé le projet en cours chez Apple. Ce qui m’a presque value de me faire assassiner. Et j’ai conclu un accord pour qu’Apple rachète 19,9 % du capital d’Adobe.
 
Steve Jobs a fait un choix judicieux. Cette investissement va rapporter gros. L’association de l’interface graphique et de la précision laser, donne naissance à un nouveau secteur d’activité, la publication assistée par ordinateur, la PAO. Les tableurs avaient fait de nous tous des comptables. Le Mac et son imprimante laser nous transforme en artiste, en éditeur, voir en faux monnayeur. La mac avait trouvé son application avec un grand A. Il sera bientôt l’ordinateur privilégié des professions artistiques.

 


Le Mac connaît le succès grâce à la PAO. Ce succès vient trop tard pour le fondateur d’Apple. En 1985, les ventes du Mac piétinent toujours. Mais Steve Jobs se refuse à croire les chiffres. Il se comporte comme si le Mac se vendait à tour de bras.


 

Chris Espinosa
Il y avait un immense faussée entre le produit grandiose que le Macintosh aurait dû être et ce qu’il était en réalité. Cette réalité était quand même récupérable et le décalage entre les deux était tel, qu’il fallait que quelqu’un réagisse et ce quelqu’un a été John Sculley.
 

 


John Sculley, à l’origine le poulain de Steve Jobs, soumet au conseil d’administration un plan stratégique pour sauver Apple. Steve Jobs n’en fait pas partie.

John Sculley
Il fallait que le conseil fasse un choix. Je leur ai dit que c’était l’entreprise de Steve, que j’étais là en renfort, que s’ils souhaitaient que ce soit lui qui la dirige, que cela me convenait. Mais il fallait décider de la marche à suivre une fois pour toute.
 

Andy Hertzfeld
Steve l’a ressenti comme un affront et a attaqué Sculley. Il a mis le conseil en demeure de choisir entre les deux. Parce qu’il était sûr qu’on le soutiendrait lui.

John Sculley
Finalement, après avoir discuté avec Steve, puis avec moi, ils ont décidé d’appliquer mon plan. Et Steve a démissionné.
 

 


Steve Jobs
Que dire ? Je me suis trompé. Il a démoli tout ce que j’avais construit en dix ans. A commencer par moi. Mais ce n’est pas le plus grave. J’aurais quitté Apple avec joie si elle avait évolué comme je le souhaitais.
 
Larry Tesler
Chez Apple, on éprouvait des sentiments contradictoires à ce sujet. Tout le monde avait subi les foudres de Steve à un moment ou à un autre. Alors, le départ du tyran provoquait un certain soulagement. Mais d’un autre côté, les mêmes personnes éprouvaient un grands respect pour Steve. On était tous très inquiet de ce qui allait arrivé à cette entreprise et de son fondateur et de son charisme.

Andy Hertzfeld
Apple ne s’est jamais relevé d’avoir perdu Steve. Il en était l’âme et le moteur. L’entreprise ne serait pas la même aujourd’hui si elle n’avait pas perdu son âme.
 

 

Les années suivant le départ de Steve Jobs seront les plus lucratives de l’histoire d’Apple. Leurs ordinateurs collent au mode de vie californien. Un mélange de travail et de loisir. Et son influence s’étend à l’industrie toute entière. Toute à l’euphorie, Apple se considère toujours comme l’arc en ciel salvateur dans la grisaille du monde informatique. Dans un film destiné à stimuler le zèle des vendeurs, Apple exalte encore et toujours le rôle du Mac, front libérateur de pathétiques prisonniers d’IBM. Grâce à des améliorations de structure et à l’explosion du secteur de la PAO, le Mac trouve son marché. Dès 1987, Apple vend un million de machines par an. L’argent rentre à flots. Sur chaque Mac vendu 2000 dollars, Apple touche une marge bénéficiaire de 50 %.
Chez Apple, on est convaincu de la supériorité des produits maison. On estime que les clients seront toujours prêts à payer un supplément qualité, estimation arrogante et erronée. Le Mac aurait vraiment du remporter la bataille des micro ordinateurs. Certes, il coûtait plus chère que le PC IBM. Mais si on voulait un ordinateur simple et convivial, le Mac était le seul choix possible. C’est du moins ce qu’on croyait chez Apple. C’était compter sans Bill Gates. Gates a compris que l’interface graphique du Mac menaçait la poule aux œufs d’or de Microsoft, le DOS. Il entreprit de recouvrir le DOS d’une interface graphique, ce qui revenait à camoufler un immeuble décrépi derrière une jolie façade. Il a nommé cette façade Windows, elle a suffit pour défendre le pré carré du DOS.

 

 


Développer Microsoft
C’était en février mars 84, juste après le lancement du Macintosh d’Apple. Nous avions acquit la conviction qu’il fallait misé sur l’interface graphique. D’abord avec les applications pour le Mac ensuite avec Windows.
 
Le développement d’une interface graphique qui puisse rivalisé avec le Mac, engage Microsoft dans un long tunnel. Du fond de leur bureau sans fenêtre, les programmeurs ont trimés pendant des années pour mettre au point les fenêtres de Windows. Réconfortés par des sodas à volonté.

Steve Ballmer
J’étais le directeur du développement de Windows 1. On progressait très péniblement. Il nous a fallu au moins sept versions avant d’obtenir un résultat correct en 1990.
 
Les premières versions de Windows ne provoquent que quelques sourires condescendant de la part d’Apple. Mais Bill Gates est la persévérance même. Windows s’améliore régulièrement et fini par inquiéter Apple qui accuse Microsoft de plagier le look and feel, c’est à dire la personnalité du Mac. Finalement, Apple intente un procès à sa rivale.

 


John Sculley
S’il ne pouvait être breveté, le look and feel aurait pu faire l’objet d’un copyright. Comme il n’existait aucun précédent, ce cas allait faire jurisprudence.

Il refusait de modifier quoi que ce soit. Soit on cédait, soit ils menaient l’affaire jusqu’à la court suprême.
 
Bill Gates
Il y a eu une période de cinq ans dont l’issu incertaine aurait pu être désastreuse pour Microsoft. On avait misé très gros sur Windows.

Nous étions sûr que les juges allaient se prononcer en notre faveur. Ce qu’ils ont fait.

 


John Sculley
Apple a perdu. Pire, pendant la durée du procès, environ six ans, nous nous sommes sans doute laisser aller à imaginer avec un brin de suffisance que nous serions définitivement à l’abri des attaques de Windows.
 

Le lancement de Windows 3 en 1990 ruine les derniers espoirs d’Apple de remporter la guerre des GUIs. Dorénavant tous les ordinateurs compatible IBM seront aussi simple à utiliser que le Mac. En un an, Microsoft distribue près de 30 millions d’exemplaires de Windows 3, reléguant le Mac à une petite niche de marché. Bill Gates s’est révélé un stratège hors paire. Tout au long de l’évolution de la micro, il a su s’allier au leader des fabricants du moment et se tailler la part du lion des marchés du logiciel, imposant sa norme à tout le secteur. Stratège et surtout joueur, Bill Gates a toujours été prêt à prendre des risques calculés.

 


Bill Gates
Prenez Windows, n’avons nous pas misé l’avenir de notre entreprise dessus ? N’avons nous pas réussi ? Presque tout ce que nous avons fait a déclenché beaucoup de scepticisme au départ. Mais on s’est accroché et malgré toutes les remises en cause, on a mené nos projets à bien.
 

John Sculley
Le problème c’est que cette industrie n’était pas gouverné par celui qui vendait le meilleur ordinateur ou la technologie la plus innovatrice. Mais par celui qui offrait le système le plus ouvert, adopté par la majorité des autres entreprises. La stratégie commerciale de Microsoft s’est révélée la meilleure.

 


Steve Jobs
Le seul problème de Microsoft, c’est leur manque de goût. Ils n’ont absolument aucun goût. Et je le dis très sérieusement. Ils n’ont pas d’idées originales. Et ils ne font pas entrer beaucoup de culture dans leurs produits. Et c’est très important parce que les polices de caractères harmonieuses sont issus de la tradition d'imprimerie, des beaux livres, c'est là qu’on puise ses idées. Sans le Mac, ils n’auraient jamais eu ce genre de choses dans leurs produits. Cela m’attriste, pas la réussite de Microsoft, il l’a mérite, en grande partie. Ce qui me dérange, c’est qu’ils vendent des produits bas de gamme.

Steve Ballmer
J’admets que Windows a sans doute trois ou quatre ans de retard sur ce qu’il serait si on avait pas valsé avec IBM si longtemps. Le fait d’avoir éparpillé notre énergie, notre travail, notre matière grise à empêcher une meilleure innovation et le client en a pâti. Quand j’entends ces critiques blessantes, je me dit : ‘Attendez, vous allez voir Windows 95, Windows 96’ . depuis trois ou quatre ans, nous savons où nous allons. On est plus obligé de se couper en deux pour ménager IBM. Même pour les systèmes d’exploitation. Vous verrez, les gens pourront reconnaître qui est le vrai leader.
 

 


Bill Gates
Nous améliorons sans cesse nos logiciels. Des millions d’utilisateurs nous téléphonent. On tient compte de leur critique. Rien n’est fixé pour toujours. S’ils veulent changer quelque chose, on le change. C’est l’avantage de cette industrie. Microsoft a été à la pointe des avancées en matière d’interface utilisateur pendant les dix dernières années. Et on a fait du bon boulot.
 
Le 24 août 1995, bill Gates porte le coup de grâce à ses rivaux. Avec Windows 95, Microsoft fourni ensemble le système d’exploitation et l’interface graphique. Porté par une campagne publicitaire mondiale de 300 millions de dollars, Windows 95 est en passe de devenir le nouveau standard de l’industrie informatique. Bill Gates triomphe, mais des combats de Titan attendent le roi du logiciel. Des batailles à côté desquelles toutes les précédentes feront figure de Garden Party.

 

Le succès de Bill Gates se repose sur la domination des systèmes d’exploitation pour ordinateurs individuels. En fait, tant que les PC sont des boîtes isolées posées sur des bureaux. Mais aujourd’hui, ces boîtes sont reliées à un réseau mondial. Les fameuses autoroutes de l’information. Un PC relié à Internet, est à la fois une boîte aux lettres, un téléphone et un téléviseur.
Bien entendu, au cœur de ce concept, on trouve la convergence numérique, c’est à dire que toutes les informations, livres, œuvres d’art, films pourront être accessibles par le biais de ce vers quoi les PC auront évolués. Internet constitue la prochaine vague de la révolution de l’information. Une vague dont même Bill Gates ne peut prévoir la direction.

 


Bill Gates
Internet se transforme de mois en mois. Je tire mon chapeau à quiconque est capable de prédire à quoi ça ressemblera dans trois mois ou dans neuf mois. Ce phénomène évolue si rapidement, que personne ne peut savoir exactement ce qui va arriver.
 
Bill Gates cependant prépare le terrain. Il a noué des alliances avec les plus puissants. En investissant dans le nouveau studio de Steven Spielberg, Dream Works, s’associant avec NBC dans la télévision par câble. Du coup, il se retrouve en concurrence avec d’autres très grands groupes, Murdock et Walt Disney par exemple. Les temps ont changés depuis le début de Microsoft et les adversaires de Bill Gates aussi. Ce ne sont plus les hippies un peu rêveurs des années 70. Ce sont des hommes d’affaires aux dents très longues.

 

L’un des plus redoutables est Larry Ellison, qui mise sur Internet, convaincu que les autoroutes de l’information signeront l’arrêt de mort des micros tels qu’on les connaît et de Microsoft par la même occasion. Larry Ellison est le fondateur d’Oracle. Il a fait fortune avec les systèmes de gestion de bases de données.
Il habite Aterton, le village des milliardaires de Silicon Valley, où il s’est aménagé une modeste demeure de samouraï de 10 millions de dollars. Au bord de son étang japonais, il médite et fourbit ses armes en vue de la grande bataille qui va l’opposer à Bill Gates.

 


Larry Ellison
Les gens s’imaginent qu’IBM incarne le présent et Microsoft l’avenir. A mon avis IBM incarne le passé et Microsoft le présent. L’avenir, on ne le connaît pas encore. Il n’y a aucune raison de se ronger les sang à propos de l’hégémonie de Microsoft. Il y a toujours place pour l’innovation. Il y aura d’autres changements. L’avenir de Microsoft est loin d’être assuré.
 

Larry Ellison à un credo. Les micro ordinateurs seront condamnés. Ils seront remplacés par un boîtier bon marché. Une sorte de super téléviseur qui sera connecté à des ordinateurs centraux via Internet. Tout le monde pourra accéder à des bases de données et à des logiciels à la demande. Aussi simplement qu’en ouvrant un robinet. Comme l’eau courante a remplacé les puits, le câble remplacera les micros.

 



Larry Ellison
Je déteste les PC de tout mon cœur. Moi, aller dans un magasin pour acheter Windows 95, je dois prendre ma voiture, aller au magasin, acheter une boîte de carton rempli de données numériques inscrites sur un CD ROM en plastique, revenir chez moi, lire le manuel, installer le bidule, c’est une plaisanterie. Utilisons un réseau. On ne va pas mettre les données numériques dans un carton, le carton dans un camion, la camion au magasin, c’est absurde. J’adore Internet, je veux de l’information, elle peut très bien passer par un câble.
 
Donc l’avenir appartient au câble. Tout le monde est d’accord là-dessus. Larry, Bill et les autres. Il n’est pas impossible que les inventeurs des ordinateurs individuels assistent à leur disparitions. A propos, que sont-ils devenus ces pionniers des années 70 ? Steve Jobs a vendu toutes ces actions à Apple quand il a démissionné. Mais en devenant actionnaire d’un nouveau studio d’animation, il a fait une deuxième fortune. Apple connaît des difficultés et ne joue plus q’un rôle mineur sur le marché des micros. L’autre fondateur d’Apple, Steve Wozniak, a choisi d’enseigner l’informatique à des jeunes enfants d’une dizaine d’années. IBM qui a créé le marché grand public de la micro ne parvient plus à imposer ses normes. Et la plupart des ingénieurs du premier PC ont quitté l’entreprise. Ed Roberts, le constructeur de l’Altaïr, premier micro ordinateur commercialisé, a tourné le dos à l’informatique pour retrouver ses premiers amours, la médecine. La révolution micro a pris le monde au dépourvu. Même à Microsoft où on compte des centaines de millionnaires en dollars et au moins deux milliardaires. On ne s’attendait pas à un tel succès. Pour conclure, je vous propose de méditer cet axiome : Il faut à une communauté une trentaine d’année pour intégré à sa vie quotidienne un nouveau moyen de communication, c’est le temps qu’il a fallu pour le téléphone, le cinéma et même pour la télévision. La micro informatique n’a encore que vingt ans. Que nous réserve l’avenir ? Allons y faire un tour pour le découvrir.