Les trois lettres de l'informatique : IBM

Troisième partie

 



1975, Ed Roberts invente le premier micro-ordinateur, l’Altaïr. Le futur milliardaire Bill Gates, qui a alors 19 ans, écrit le premier langage de programmation pour micro. Bientôt, Steve Jobs et Steve Wozniak commercialise l’Apple II, qui connaît un succès retentissant. En 1980, le marché du micro dépasse déjà le milliard de dollars.

En 1975, les micro-ordinateurs n’étaient que des joujou électronique destinés aux cinglés d’informatique. Les choses ont bien changé. Aujourd’hui, micro égal business.

Comment l’industrie du micro est passé de zéro à 100 millions de machines vendues ? Telle est l’incroyable histoire que nous allons découvrir. Bien sûr, les entreprises pionnières comme Apple y jouent leur rôle. Mais le secret de cette transformation de gadget initial en business international, tient en trois lettres, IBM.



IBM, c’est l’entreprise américaine par excellence. Au fil des ans, le fondateur, Tom Watson, puis son fils, Tom junior, ont hissé leur entreprise au premier rang mondial des fabricants d’ordinateurs. Pendant des années, IBM n’a fabriqué que des machines géantes vendues, installées et réparées par des légions d’employés en costumes bleu marines, qui ont valu à l’entreprise son surnom de Big Blue (la grande bleue). En 1980, la culture d’entreprise IBM des années 60 est toujours en vigueur. On dit alors qu’IBM ne licencie jamais personne exigeant seulement de ses employés une obéissance sans faille. On dit aussi que les employés sont conservateurs, avec pour toute ambition de remplacer leur chef, et qu’ils occupent leur loisir à laver leur voiture.

 


Nous voici devant le QG interplanétaire d’IBM, l’une des plus vastes multinationales du monde. C’est une véritable galaxie, avec des centaines de milliers de citoyens, son administration, sa culture. Il ne lui manque que des forces armées.
Nous allons visiter la galaxie IBM en compagnie de Sam Albert, un ancien cadre de la société. Nous nous déguisons comme il convient de l’être, mais pour vraiment se mettre dans l’ambiance, nous allons interpréter une des chansons du livret IBM de 1959. Voilà, numéro 74 sur un air de Jingle Bells :
IBM, heureux hommes, toujours en riant
Notre joie, c’est de vendre le jour et la nuit
Fidèles hommes, de Watson, l’associé de TJ
Nous aidons l’humanité, c’est pourquoi nous sommes si gaies.
Sam Albert : « Attention, gaie n’avais pas le même sens qu’aujourd’hui.»

 

Sam Albert, IBM
Quand j’ai débuté à IBM, il fallait respecter un code vestimentaire officieux, mais obligatoire quand même. Chemise blanche et col amidonné. Le jour où j’ai commencé, un homme tiré à quatre épingles m’a arrêté à l’entrée de l’immeuble. ’Vous êtes de chez IBM ?’, ‘Oui.’. Dans son costume trois pièces, il me dit : ‘Pourriez-vous remonter le bas de votre pantalon s’il vous plaît.’ J’ai dit : ‘Quoi ?’ Avant que je n’ai pu faire un geste, il s’en était chargé. ‘Mais vous ne portez pas de fixe chaussettes !’ J’ai dit : ‘Comment ?’ ‘Mais vos chaussettes ! Elles ne tiennent pas, il vous faut des fixe chaussettes.’ Et j’ai du aller en acheter.

 

IBM, c’est comme la Suisse, conservatrice, baillant d’ennui, mais prospère. Chaque décision à prendre étant débattu dans de multiples commissions, il était presque impossible d’en prendre de mauvaises, ni même de décisions tout court. IBM n’est que hiérarchies, procédures, immobilismes, autant dire que tout y est long et lent. A la fin des années 1970, les fabricants de micro ordinateurs comme Apple, connaissent une croissance tellement spectaculaire, que même IBM ne peut l’ignorer. Comment ? Il existe un nouveau marché pour les ordinateurs et IBM en est absent ? En 1980, le géant immobile décide d’entrer dans la danse.


Jack Sams, IBM
Des milliers de gens ont commencé à acheter ces petites machines. Et ils les adoraient. On en voyait dans les bureaux de nos clients, parce qu’elles pouvaient réaliser des tâches pour lesquelles nos gros ordinateurs n’étaient pas prévus.
 

 

Apple était en train de devenir synonyme de micro ordinateur. IBM ne pouvait laisser piétiner ses plates bandes sans réagir.

Jack Sams
Ils en parlaient religieusement. C’était inquiétant, ils perdaient confiance en nous. Il nous fallait notre propre micro pour redorer notre image.
 
Pour la première fois de son histoire, IBM doit agir vite, et personne ne sait comment s’y prendre. Personne, sauf un ingénieur, forcément un peu farfelu. En 1979, Bill Lowe dirige un petit laboratoire de recherche IBM à Boca Raton en Floride. Au cours d’une réunion du comité de direction, il affirme qu’il connaît le moyen de sortir IBM de l’impasse. Frank Cary qui préside le comité, l’écoute avec attention.

 




Bill Lowe
Quand j’ai dit que j’avais une idée pour réaliser notre propre machine, Cary a répondu que malheureusement, tout le monde sait qu’à IBM, il faut quatre ans et 300 personnes pour réaliser quoi que ce soit. J’ai dit : donnez moi un an et vous aurez un PC IBM. Il a terminé la réunion en disant : ‘Apportez-moi un rapport dans deux semaines.’
 

Concevoir et réaliser une gamme IBM de micro en un an, absurde. Mais Bill Lowe avait une idée derrière la tête. Un concept, plutôt qu’un produit proprement dit. Puisqu’IBM n’a pas le temps de mettre au point son propre micro, on va acheter tous les composants à l’extérieur, les assembler et leurs coller l’étiquette IBM. En jargon industriel, cela s’appelle ‘Architecture ouverte’. Et c’est du jamais vue à IBM. Une véritable hérésie. C’est pourtant cette hérésie que le comité de direction va entériner quand Bill Lowe lui soumet son rapport à la date fixée 15 jours plus tard, propulsant l’ingénieur iconoclaste au poste de responsable du projet.

 

Mettons nous à la place d’IBM en 1980. De quoi avons-nous besoin pour assembler notre PC ? Une unité centrale, un moniteur, un clavier, et voilà un PC. Enfin presque, il en manque encore la moitié. Leçon numéro 3 du cours d’informatique élémentaire. Dans un PC, on a d’un côté l’élément matériel et de l’autre l’élément logiciel, c’est à dire les programmes. Une machine ne sert à rien, si elle n’est pas pourvu de deux logiciels de base. D’abord, un langage de programmation, qui permet de saisir les instructions sur un clavier. Ensuite, un système d’exploitation, une sorte de gérant interne qui indique à l’ordinateur par exemple comment le clavier est relié à l’écran, comment enregistrer des fichiers sur une disquette, comment lancer une application. Les systèmes d’exploitation portent des noms comme UNIX, MSDOS ou autres. Des noms rébarbatifs mais qui ont fait de Bill Gates l’homme le plus riche du monde. Une histoire très édifiante.
IBM, donc, a décidé de se procurer des logiciels pour micro, mais à qui les acheter. En 1982, deux hommes se partagent le marché. Gary Killdall, 39 ans, docteur en informatique et un tout jeune homme de 24 ans, Bill Gates. Sa société, Microsoft, n’est encore qu’une petite entreprise. Son créneau, les langages de programmations, dont elle est le principal fournisseur dans le marché naissant de la micro informatique. Gary Killdall, quand à lui, vend le système d’exploitation que tous les micros utilisent, le CPM. C’est lui même qui a inventé ce premier système pour micro. Sa société, baptisé modestement Intergalactic Digital Research, le commercialise sous licence.

 

Gary Killdall
J’avais besoin d’un système d’exploitation, comme il n’en existait pas, je l’ai écrit moi-même. Et puis, il s’est trouvé que d’autres gens en avaient besoin aussi. Alors ça s’est fait naturellement. J’ai commencé à le vendre.


 

Dans l’esprit de Gary les choses étaient parfaitement claires. Bill s’occupait de langage et lui, il s’occupait de système. Il était persuadé que ça ne changerait jamais. »
 

 



Pourtant les choses vont changer. A cause de la personnalité des deux hommes.

Jim Warren
Gary était assistant dans mon université. Quand j’allais le voir, on s’installait dans son jacousi, on fumait des joints et on discutait de la misère du monde ou de technologie. Il adorait les gadgets, tout comme moi. D’ailleurs, je les adore toujours.
Ce n’était pas son genre de se précipiter pour breveter chaque ligne de code du CPM et d’essayer d’en extraire le moindre dollar.
 

« Faire des affaires ne l’intéressait pas. Il aimait travailler sur des projets qu’il le passionnait. »
« Gary n’était pas un battant. Il évitait les conflits, il les détestait. Bill, au contraire, n’a jamais reculé devant un conflit. »
 

 

Qui est Bill Gates ? Le musée de Microsoft nous propose une rétrospective. Le petit Bill a grandi à Seatles, où son père était un avocat de renom. Une famille bourgeoise et ordinaire. A plus d’un titre, sauf un, chez les Gates, on entretient l’esprit de compétition comme la flamme olympique.


Je me souviens d’avoir passé un week-end chez sa grand-mère. Tout était prétexte à compétition. Même les invités devaient participer. Il y avait des enjeux pour tout, qu’on joue au carte, au ballon ou qu’on se baigne. Le gagnant était toujours récompensé et le perdant toujours sanctionné.
 

Un jour, j’étais dans la maison de ses parents, Bill tenait mordicus à me montrer qu’il était capable de faire un puzzle en quatre minutes. Sur la boîte, il était marqué : ‘Si vous êtes un génie, vous ferez ce puzzle en sept minutes.’. Il voulait absolument le défaire et le refaire devant moi. Je lui ais dit : Non c’est pas la peine, je te crois sur parole.
 

 

Bill Gates semble vivre dans un monde à part. Quand il travaille, il ne faut pas lui demander de penser à quoi que ce soit d’autre.


La veille d’un salon à New-York, notre démo s’est planté. Bill a travaillé dessus toute la nuit. Le matin, ça ne lui est pas venu à l’esprit de s’arrêter dix minutes pour aller prendre une douche. Pourtant, il en aurait bien eu besoin ce jour là.
 

IBM va charger Jack Sams de prendre les premiers contacts en vue de choisir le fournisseur de son système d’exploitation. Entre Gary Killdall et Bill Gates, Jack Sams choisit de téléphoner à Bill Gates.

 


Jack Sams
Quand j’ai appelé Bill Gates, j’ai juste dit que je souhaitais venir le voir pour discuter de ses produits.

 


Steve Ballmer
Bill a proposé un rendez-vous la semaine d’après, mais ils ont répondus qu’ils voulaient le voir le lendemain.Bill m’a demandé d’assister à la réunion parce que j’étais le seul autre type qui ne faisait pas nigaud en costume cravate.
 

Steve Ballmer, encore un futur milliardaire, vient d’entrer à Microsoft. A l’époque, il est le seul de l’équipe à avoir reçu une formation commerciale. Gates et Ballmer, conscient du caractère crucial de ce rendez-vous se mettent sur leur 31.

 


On est arrivé vers deux heures. Un jeune homme est venu nous chercher à l’entrée de l’immeuble. J’ai cru que c’était le garçon de bureau, mais évidemment, c’était Bill. Il était très accommodant. Quand on a sorti l’accord de non divulgation, comme quoi Microsoft était tenu à la confidentialité et pas nous, il a signé sans hésiter.

 



Bill Gates
Ce n’était pas évident. On nous a demandé de signer des tas d’accords bizarres qui permettaient à IBM de faire tout ce qu’ils voulaient et d’utiliser tous nos secrets. Il fallait une bonne dose de confiance.
 
Jack Sams souhaite que Microsoft lui fournisse à la fois un système d’exploitation et un langage de programmation. Seulement Microsoft n’a pas de système d’exploitation.

Steve Ballmer
Ils ont cru qu’on en avait un parce que le nom de CPM figurait sur un de nos produits. On a du leur dire qu’on était prêt à s’occuper des langages, mais qu’il faudrait trouver un système ailleurs.

Jack Sams
Quand on a compris ça, Bill a dit que Gary Killdall pourrait sans doute nous proposer quelque chose. Alors je lui ai demandé d’appeler Gary.

Steve Ballmer
Alors Bill a décroché le téléphone et il a dit : Gary, je t’envoie des gens importants, tache de les recevoir comme il faut.

 


Alors les hommes d’IBM prennent l’avion pour la Californie, et se rendent dans cette maison, le siège de Digital Research. Recevoir la visite de représentants d’IBM, c’est comme si la reine passait prendre le thé, comme si le pape venait prendre conseil, comme si Dieu lui-même frappait à la porte. Qu’ont fait Dorothie et Gary Killdall ? Il les ont renvoyé.


Gary était occupé ailleurs. Alors c’est sa femme Dorothie qui nous a reçu.

Elle a lu attentivement le contrat, les clauses de confidentialité, et cetera, et elle a déclaré : je ne peux pas signer ça.

On a passé toute la journée avec les avocats des uns et des autres à ergoter pour savoir si elle pouvait commencer à envisager de discuter avec nous. Et on est parti.
 



« IBM a sorti son accord de non divulgation. Evidemment, avec du recul, c’est facile de dire que Dorothie a pris une décision idiote.

« Elle a fait son boulot. Elle a appelé un avocat pour examiner cet accord de non divulgation. Il a littéralement vomi dessus. Bref, tout ça était très désagréable pour les gens d’IBM, qui n’avaient pas l’habitude d’attendre, avec en plus, l’ambiance chaotique qui était toujours celle de cette maison.
 

 

Digital Research a perdu la partie avant même de l’avoir entamer. Le représentant d’IBM se tourne de nouveau vers Microsoft. Bill Gates n’est pas du genre à donner une deuxième chance à un concurrent. Il sait voir l’affaire du siècle et la saisir.

Bill Gates
Il fallait que quelqu’un le fasse. Sinon IBM allait abandonner son projet de PC.

Steve Ballmer
Si IBM laissait tomber, ça voulait dire qu’on allait pas leur vendre nos langages. Il fallait à tout prix qu’ils continuent.

Bill Gates
On était aux cents coups, parce qu’on s’était engagé à écrire pour IBM des versions de BASIC, FORTRAN, COBOL, enfin de tous les produits de la société. A livrer dans des délais très courts.
 

 

Le problème restait entier. IBM avait besoin d’urgence d’un système d’exploitation, Bill Gates n’en avait pas, mais il a su exploiter la chance pour devenir milliardaire. Paul Allen, l’associé barbu de Bill Gates, découvre qu’il existe sur le marché, un deuxième système d’exploitation.


Paul Allen
J’ai trouvé une petite entreprise du coin, SCP, où un programmeur, Tim Paterson avait mis au point un système très rudimentaire qui ressemblait un peu au CPM de Gary Killdall.
 

Steve Ballmer
Alors on a dit à IBM, on s’occupe d’acheter ce système et de l’améliorer et vous pourrez sortir votre PC.
 

 


Pour écrire son système, Tim Paterson s’était, comment dire, inspiré du CPM de Gary Killdall.


 


Tim Paterson
J’ai acheté le manuel CPM pour cinq dollars en 1976 et je m’en suis servi pour établir l’interface de programmation de mon système d’exploitation.
 

 

Le système de Tim Paterson, à l’origine, s’appelait QDOS. IBM et Microsoft l’ont rebaptisé PC DOS. Mais quel que soit son nom, extérieurement, il ressemble comme un frère au CPM. Les commandes sont les mêmes, les répertoires aussi. Une seule différence visible, le lecteur de disquette s’appelle A sous PC DOS et C sous CPM. Pourtant l’un va rapporter des milliards et l’autre disparaître. Dans l’industrie micro, le jackpot va toujours à l’exploitant d’une invention et pas à l’inventeur. Dans ce cas, il n’ira ni à Gary Killdall ni à Tim Paterson. Reste pour Microsoft à acquérir les droits de ce système d’exploitation.


« On est allé les trouver en disant : on veut acheter ces droits. Comme toutes les petites entreprises, SCP avait besoin d’argent. Et il a accepté de commencer à négocier. »
 


Finalement, on a conclu un accord. On a acheté tous les droits sur le système d’exploitation pour 50000 dollars.
 

 


L’affaire du siècle. L’affaire qui remplira les poches de Bill Gates et de Paul Allen, permettant à celui-ci d’acheter des jouets comme un gymnase et toute une équipe de basket rien qu’à lui. Microsoft a acheté un système d’exploitation pour 50000 dollars et l’a revendu sous licence dans la monde entier à près de 50 dollars pièce.
Le PC d’IBM est lancé en août 1981. Un événement qui va bouleverser à jamais le marché des micros. La très sérieuse IBM apporte à l’industrie micro la crédibilité qui lui manquait. Son PC a été délibérément dessiné pour rassurer les chefs d’entreprise. Il s’agit bien d’un outil de travail, pas d’un gadget ou d’une console de jeux. Mais comme un ordinateur personnel se doit de garder un visage humain, la grande bleu se permet un petit sourire dans sa campagne publicitaire. Pas besoin d’être riche ni savant pour avoir accès à cette outil de haute technologie.

 



 


« Dans son message, IBM apportait sa garantie de qualité au monde de l’entreprise et à fortiori au reste de la population. »
 

Malgré ce qu’affirme la publicité, la machine elle-même n’est pas meilleur que celles qui sont déjà sur le marché. Les ventes devront s’appuyer sur une application concrète. Un logiciel indispensable et qui ne fonctionne que sur cet ordinateur précis. Ce logiciel miracle, ce sera Lotus 123, un tableur. Lotus sera le premier éditeur de logiciel a gagné des millions. En 1981, IBM prévoit de vendre 500 000 PCs dans les trois années suivantes. En fait, ils vont en vendre plus de deux millions.

 



Jack Sams
Euphorique, c’est le mot. On en avait vendu deux, trois millions. Du coup, tout le monde s’est mis à penser 100 millions. On est passé de la sous-évaluation à la sur-évaluation.
 
Tout les PC vendu par IBM fonctionne sous DOS, le système d’exploitation de Microsoft. Au début la société de Bill Gates ne gagne pas grand chose, à cause des termes de son accord avec IBM. Mais elle vise sur l’avenir et son avance sur ses concurrents.

Bill Gates
Pour nous, le point fort du contrat avec IBM c’était que nous conservions le droit de céder nos logiciels à d’autres constructeurs. L’histoire des ordinateurs grand système avait montré qu’avec le temps, apparaisse sur le marché des machines compatibles, des clones. On avait reçu d’IBM une somme forfaitaire pour notre travail, environ 80 000 dollars. Mais on ne touchait pas de droit ni pour DOS ni pour BASIC. On espérait que de nombreux constructeurs concurrents allaient fabriquer des machines compatibles.
 

 

Quand une société détient cinquante pour cent des parts d’un marché comme c’était désormais le cas pour IBM, son produit devient la référence. Même s’il existe d’autres micros qui réalisent les mêmes tâches, les acheteurs veulent de l’IBM. Pour avoir une chance de percer, les concurrents doivent fabriquer des machines semblables. Ils doivent copier le PC d’IBM et il existe un moyen de le faire légalement, la rétro-ingénierie. Voici le genre de paradis auquel peut vous mener la rétro-ingénierie si vous vous y prenez bien. Rod Canyon est un des fondateurs de la société Compaq. En 1982, Rod Canyon et trois de ses collègues ingénieurs chez Texas Instruments, veulent créer leur propre entreprise. Mais ils ne savent pas quoi inventer. Ils tiennent leur idée après avoir gribouillé un schéma sur un coin de nappe dans un snack bar. Ils vont fabriquer une version portable du PC d’IBM et parvenir à leur fin grâce à la rétro-ingénierie.


« La rétro-ingénierie part du produit fini, le décortique et l’analyse pour comprendre comment il fonctionne. Dans le but de créer un produit identique ou du moins qui réalise le même travail. »
 

 

En achetant les composants de son PC à l’extérieur, IBM a facilité la tâche des fabricants de clones. Il leur suffit de jeter un œil sous le capot et de s’approvisionner chez les mêmes fournisseurs. Le microprocesseur central par exemple, vient de chez Intel. Une puce vitale cependant fait exception. La puce ROM BIOS, servant à relier matériel et logiciel. Un pur produit IBM protégé par un copyright et une armé d’avocat. Pour qu’un clone soit compatible IBM, il faut absolument qu’il soit équipé d’une puce ROM BIOS IBM qui bien entendu n’est pas en vente. Reste donc à se débrouiller pour la copier en toute légalité. Voici la recette de la rétro-ingénierie. Je construit des ordinateurs et je désire fabriquer un clone du PC d’IBM. Je commence par rédiger un descriptif minutieux des fonctions que la puce ROM BIOS doit remplir. Je m’arrête là et j’appelle un homme de loi à la rescousse. Heureusement , mon avocat, est spécialiste de la rétro-ingénierie. Il va m’expliquer la marche à suivre pour échapper à des poursuites judiciaires.
Premièrement, vous disparaissez du processus. Vous avez vu le produit original, le produit cible, vous êtes donc contaminés, souillés. A partir de maintenant, nous allons travailler exclusivement avec des gens propres. Ceux qu’on appelle des vierges. Donc, nous allons engager une équipe d’ingénieurs qui n’ont jamais vu le ROM BIOS d’IBM et qui ne l’ont jamais utilisé. On va les soumettre à un test de virginité. ‘Jurez-vous de n’avoir jamais démonté ou décompilé un produit IBM quel qu’il soit’. Ensuite les vierges avérés sont enfermés à double tour. Et on leur interdit tout contact avec le monde extérieur jusqu’à ce qu’ils aient réinventer la puce ROM BIOS d’IBM. Grâce à mon descriptif, ils connaissent l ‘état des données avant et après leur passage par la puce. A partir de là, ils émettent des hypothèses sur ce qu’ils leur arrivent dans la puce. Hypothèses qu’ils testent et re-testent jusqu’à ce qu’ils aient mis au point une puce qui se comporte exactement comme le ROM BIOS cible. Il a fallu plusieurs mois, 15 programmeurs chevronnés et 1 million de dollars à Compaq pour réussir ce tour de force. Le premier ordinateur Compaq voit le jour en novembre 1982. L’argumentaire de vente qui l’accompagne est limpide, compatibilité à 100 % avec IBM. Tous les logiciels écrits pour le PC d’IBM pourront tourner sur le portable de Compaq. Compaq vend pour moins cher exactement les mêmes ordinateurs qu’IBM. Le succès ne se fait pas attendre.

 



 


Rod Canyon
On a établi un record pour la première année de vente, 111 millions de dollars.
 

Et voilà comment Rod Canyon a pu s’offrir son cabanon dans la montagne dans la région des Etats Unis où l’immobilier coûte le plus chère. Pauvre IBM, tout le monde semble avoir profité de son renom pour s’enrichir. Intel en particulier vend ses puces aux fabricants de clones à tour de bras. Et elles sont toujours plus petites, plus efficaces et moins chers. Dans quelle galère industrielle le géant IBM s’est-il donc embarqué ?

 



John Cannavino, IBM
Les prix baissaient chaque années. D’habitude, c’est le contraire. Si on achète une voiture aujourd’hui, et une autre dans 4 ans, la deuxième coûtera plus cher. Mais pas dans ce secteur. Si on attend un an pour acheter une puce, on l’achète moins chère. Et elle est plus puissante. C’est merveilleux. Mais ça pose des problèmes sur le plan commercial. Dans un secteur où les prix baissent, il faut vendre ses produits très vite, sinon, ils valent moins cher.
 


Fabriquer des clones devient de moins en moins chère et de plus en plus facile. On peut même se procurer des puces ROM BIOS garantit vierge. Les rangs des fabricants grossissent et chaque nouveaux arrivants grignotent la part de marché d’IBM. Le géant est obligé de s’aligner plus ou moins sur les prix du marché. Mais ses énormes frais généraux engloutissent ses bénéfices.



Bill Lowe
Ca a été vraiment dur à partir de 1985. Les prix baissaient de 30 % tous les six mois. C’était la terreur. On vendait beaucoup d’articles, mais on arrivait pas dégager de profits.
 

 

Tous ces fabricants doivent équiper leurs machines d’un système d’exploitation. Pas n’importe lequel. Le DOS de Microsoft. Le même que celui d’IBM, compatibilité oblige. Au milieu des années 80, Microsoft connaît une croissance exponentielle. Bientôt, elle comptera des milliers d’employés. Bill Gates désire toujours conserver la maîtrise totale des opérations. Il invente une culture d’entreprise qui lui permettra de satisfaire son aspiration d’adolescent à dominer les autres et son désir d’adulte à les inspirer. Microsoft recrute exclusivement des jeunes diplômés, sans aucunes expériences du monde du travail. Ils recevront un surnom éloquent, les micros-cerfs.


« Tous ces jeunes gens, à peine sorti de l’université, en fait c’était surtout des hommes, voyaient en lui un modèle, un leader, presqu’un gourou. Ils pouvaient rester pendu à ses lèvres pendant des heures. Bill, de son côté, appréciait leur collaboration. Et tout ce petit monde semblait uni par une merveilleuse camaraderie. Il y a en lui une force, une volonté, un désir viscérale d’être le meilleur et de gagner. Il ressemble à un chef spirituel. »
 

 

A la fin des années 80, IBM comprend que l’architecture ouverte était une erreur. Elle espérait que son renom seul serait suffisant pour dominer le marché. Deuxième erreur. Son infra-structure pesante l’empêche d’être aussi flexible et compétitif que les fabricants de clones. Ses parts de marché ne cessent de diminuer. Il faut changer de cap, IBM décide de construire une nouvelle gamme incopiable, entièrement fabriqué en interne et muni d’un système d’exploitation vendu seulement par IBM.
Ce nouveau système s’appelle OS2. IBM se charge de concevoir les spécifications du logiciel et demande à Microsoft de participer, mais uniquement au niveau de la rédaction du code. Or, avec OS2, IBM ambitionne bien de supplanter Microsoft sur le marché des systèmes. Pourtant Bill Gates accepte de collaborer. IBM a beau connaître quelques difficultés, son poids sur le marché est toujours énorme et à Microsoft, on est prêt à toutes les concessions pour demeurer aux côtés du géant.

 

Steve Ballmer On était dans la situation de quelqu’un qui essaie de chevaucher un ours. L’ours se débat et essaie de le vider. Mais il faut s’accrocher, parce que quand on a affaire à un ours, il vaut mieux être dessus que dessous. Dans l’industrie micro, l’ours c’était IBM et on était décidé à rester sur son dos.


 

Bill Gates
Les gens ont oublié à quel point l’influence d’IBM dominait le secteur tout entier. Ca paraît incroyable aujourd’hui, mais c’était vraiment comme ça.
 

 

Depuis toujours entre IBM et Microsoft, c’est le choc des cultures. D’un coté des administrateurs en costume cravate, enlisé dans des procédures, de l’autre des post-adolescents cinglés d’informatique.
 


John Cannavino

Quand j’ai pris mon poste en 89, d’énormes moyens avaient été affecté à OS2. Tant chez Microsoft que chez IBM. J’ai rencontré Bill Gates plusieurs fois et on est vite tombé d’accord. A la façon dont il était mené, le projet n’aboutirait jamais. En outre, aux vues des contrats, il était clair que ceux qui contrôlaient le projet, c’était Microsoft.
 


A IBM, ils ont le culte des ‘kiloloc’. Un ‘kililoc’ égal milles lignes de code. C’est un projet de 10 kiloloc ou de 50 kiloloc ? Ils voulaient en faire le seul critère de rémunération. On a essayé de les convaincre que c’était absurde. Si on a une bonne idée pour faire en 4 kiloloc la même chose qu’en 20 kiloloc, c’est beaucoup plus efficace. Et on devrait gagner moins d’argent alors que le résultat est meilleur ? Les kiloloc, les kiloloc, c’est la méthodologie. Rien que d’y penser, ça me hérisse encore.
 

 

Un conflit d’intérêt oppose désormais les deux alliés. La plus grande part des revenus de Microsoft provient des redevances que lui versent les fabricants de clones, qui ont tous installé le DOS sur leurs machines. Bill Gates ne peut accepter que les concurrents d’IBM n’ont d’autres choix que d’adopter OS2 ou faire faillite. Il veut prolonger le règne du DOS et compte y parvenir en ajoutant à son système un environnement graphique attrayant et facile à utiliser. Ce nouveau programme s‘appelle Windows. Tout en continuant à travailler sur OS2, Bill Gates investit des millions de dollars dans son développement. Et charge le timide et réservé Steve Ballmer d’en faire la publicité. Aucun environnement graphique n’est prévu pour OS2. IBM voit dans Windows une tentative de plus de Microsoft de monopoliser le marché des systèmes.

Bill Gates
On a créé Windows en parallèle. On a essayer de leur montrer que l’avenir c’était Windows, les interfaces graphiques. Que les autres constructeurs étaient enthousiastes. On pensait qu’on arriverait à convaincre IBM d’adopter ce point de vue.

John Cannavino
IBM et Microsoft ne concevait pas du tout leur relation de la même façon. A qui la faute ? A Microsoft ? Peut être, en partie. En fait, les torts sont partagés. Je ne vois dans toute cette histoire qu’une mauvaise opération commerciale de la part d’IBM.
 

 

Bill Gates est un homme très organisé. Il met de côté tout ce qu’il doit lire et deux fois par an, il s’enferme pendant une semaine pour se plonger dans la lecture. Au cours d’une de ses retraites studieuses, il décide que ce n’est plus dans l’intérêt à long terme de Microsoft de suivre aveuglément IBM. S’il doit choisir entre OS2 et Windows, il choisira Windows.

Bill Gates
Pour nous le plus avantageux, c’était l’association. IBM diffuse un logiciel, nous on se charge du développement. C’est seulement après qu’ils aient coupé les ponts, qu’on s ‘est dit maintenant on est tout seul, ce qui était vraiment terrifiant.
 

 


Steve Ballmer
On savait qu’IBM n’allait pas apprécier. On été franc, on les a prévenu. Ca leur a pas plu, on l’a fait quand même. On leur a même proposer de leur vendre sous licence.
 

On a négocié pour qu’il participe avec nous au lancement de Windows 3. Mais ils ne nous proposaient que des accords désavantageux qui leur auraient permis de prendre Windows. On a refusé de signer.
 
 

 

Jack Sams, l’initiateur de l’alliance IBM Microsoft,
assiste impuissant à l’inévitable divorce.

Jack Sams
A un certain moment, ils sont tombés d’accord pour différer l’avenir d’OS2 et de Windows. En interne, on a reçu l’ordre de ne prévoir aucun produit pour Windows. J’ai eu à cette époque l’occasion de prendre une retraite anticipée et je l’ai prise.
 
La tactique d’IBM se révèlera désastreuse. Le laboratoire de Boca Raton, où le PC d’IBM est né, est aujourd’hui à l’abandon. IBM est redevenu ce qu’elle était avant de se lancer dans l’aventure du PC. Une grande entreprise très rentable, leader sur le marché des ordinateurs grand système. IBM aurait pu dominer entièrement le marché des micros. Comment se fait-il qu’elle ait mordu la poussière ? Peut être n’était-elle pas assez flexible pour survivre dans l’univers micro. Peut être a-t-elle gâché sa chance, faute d’être sur ses gardes. Larry Ellison choisit la deuxième explication. Il a fondé Oracle. Une société qui concurrence IBM depuis 20 ans. Larry Ellison vend des systèmes de gestion de bases de données. Il est célèbre pour son franc parler.

 

IBM a commis la plus grosse bourde qu’une entreprise ait jamais commise. Fabriquer un PC Microsoft Intel et prétendre que c’était un produit IBM. Ils étaient au premier rang des fabricants de micros. C’est ahurissants qu’ils aient pu être redevable pour un tiers de la valeur de leur produit à Intel et pour l’autre tiers à Microsoft, comme ça, par inadvertance. Aujourd’hui, ces deux entreprise valent environ 100 milliards de dollars. Qui d’entre nous peut s’offrir une erreur de 100 milliards de dollars ?

 



Tandis qu’IBM abandonne ses bâtiments, Microsoft s’agrandi. Pendant des années, IBM a incarné le modèle de l’entreprise. Aujourd’hui, cette bureaucratie bien huilée est aux antipodes de l’exemple à suivre. Cet exemple, c’est la culture Microsoft. Elle découle directement de la personnalité de son fondateur, de son besoin vital de vaincre.

 

« Bill Gates est spécial. Sans lui, Microsoft n’existerait pas. Mais il a aussi eu de la chance. Contrairement aux autres, il en est conscient et ça le rend paranoïaque. Il ne se sent jamais en sécurité. A Microsoft ; il ne s’endorme pas sur leurs lauriers. C’est pour ça qu’ils réussissent si bine. »
 

 



« Un jour, je lui ai demandé de quoi il avait peur. Il m’a répondu qu’il avait peur de vieillir. Parce que passé 30 ans, c’est ce qu’il croyait à l’époque, on a plus autant de bonne idée, on est plus aussi intelligent. »
« Je lui ai dit, tu vieilliras, c’est inévitable. Qu’est ce que tu comptes faire ? Il m’a répondu, je vais m’entourer de gens extrêmement intelligent. Intéressant non ? C’est une façon de dire, je ne peux pas être immortel, mais je peux me payer ce qu’il y a de mieux après l’immortalité.»
 


Si on ralentit, qui sait, n’importe qui, sans doute une entreprise qui n’existe pas encore, en profitera sans doute pour prendre la première place.
Si on rate le coche, ce qui est arrivé à IBM et à beaucoup d’autres, risque d’arriver à Microsoft. Personne n’occupe de position garantit dans la technologie de pointe. Il faut sans arrêt se remettre en question, améliorer ses performances, chercher des idées neuves. Je n’échangerais ma place avec personne. J’adore mon travail. Précisément parce que on est toujours obligé de rester en tête.

 

Le logiciel Windows, responsable du divorce entre IBM et Microsoft, a propulsé Bill Gates très loin devant ses rivaux. La première version qui fonctionnait vraiment est sorti en 1990 et a fait un triomphe. D’où viennent les bonnes idées à l’origine de Windows ? Pas de Microsoft bien entendu. Elles venaient de ceux qui avaient fait réaliser le fameux spot publicitaire Big Brothers, les hippies de chez Apple.
Alors que Microsoft et IBM s’unissaient pour fabriquer des ordinateurs destinés au monde sérieux de l’entreprise, Apple s’était lancé dans une grande aventure. Elle avait décidé de donner naissance à un micro facile et amusant à utiliser. En 1984, après des années de travail, le macintosh et sa campagne publicitaire voit le jour. Le Big Brother du spot, bien sûr, c’est IBM. Mais Apple s’est trompé de cible. C’est du petit frère Bill Gates qu’elle aurait du se méfier.